Le remake est une pratique aussi ancienne que le cinéma lui-même, mais il prend une résonance particulière quand il s’empare d’un classique du film d’horreur à fort capital symbolique. En 1992, le réalisateur britannique Bernard Rose signait Candyman, un slasher surnaturel ancré dans la réalité sociale des quartiers défavorisés de Chicago, adapté de la nouvelle The Forbidden de Clive Barker.
Près de trente ans plus tard, Nia DaCosta reprend le flambeau avec un reboot-suite produit par Jordan Peele, sorti en août 2021 dans un contexte américain radicalement transformé par le mouvement Black Lives Matter. Entre les deux films, le même croquemitaine au crochet, le même quartier de Cabrini-Green, mais une réécriture profonde des enjeux : là où Rose traitait de la mémoire raciale avec une certaine ambiguïté, DaCosta et Peele font du mythe un outil de dénonciation frontale des violences policières et de la gentrification. Une comparaison qui éclaire trente ans d’évolution du cinéma d’horreur américain.
Candyman (1992)
Chicago, début des années 1990. Helen Lyle est doctorante en sociologie, spécialisée dans les légendes urbaines. En enquêtant sur les rumeurs qui circulent autour de la cité de Cabrini-Green, l’un des quartiers les plus défavorisés de la ville, elle découvre la figure du Candyman : Daniel Robitaille, fils d’un esclave affranchi devenu portraitiste célèbre au XIXe siècle, lynché par une foule blanche après être tombé amoureux d’une de ses modèles. Ses cendres furent dispersées sur le site de Cabrini-Green, où son spectre hanterait désormais les habitants. La légende veut qu’il suffise de prononcer son nom cinq fois devant un miroir pour le faire apparaître. Sceptique, Helen s’y risque — et bascule dans un cauchemar dont elle ne contrôle plus les contours. Le film mêle horreur surnaturelle et réalisme social, instillant un malaise durable : Candyman est-il un monstre ou une métaphore de la violence raciale que la société américaine refuse de regarder en face ? La partition envoûtante de Philip Glass et la performance habitée de Tony Todd en font l’un des films d’horreur les plus singuliers de sa décennie.
Fiche technique
- Réalisation : Bernard Rose
- Scénario : Bernard Rose, d’après la nouvelle The Forbidden de Clive Barker (1985)
- Genre : Horreur surnaturelle, thriller
- Pays d’origine : États-Unis
- Langue : Anglais
- Durée : 101 minutes
- Date de sortie : 20 janvier 1993 (France)
- Acteurs principaux : Virginia Madsen (Helen Lyle), Tony Todd (Candyman / Daniel Robitaille), Kasi Lemmons (Bernadette Walsh)
Candyman (2021)
Chicago, 2019. Anthony McCoy est un peintre en manque d’inspiration. Avec sa compagne Brianna, commissaire d’exposition, il emménage dans un loft moderne situé à l’emplacement exact de l’ancienne cité de Cabrini-Green, depuis longtemps rasée et remplacée par des immeubles de standing. En cherchant des sujets pour son prochain travail, Anthony croise la route de William Burke, un vieil habitant du quartier qui lui raconte l’histoire de Sherman Fields : un homme à la main mutilée qui distribuait des bonbons aux enfants du quartier dans les années 70, exécuté sommairement par la police sous les yeux d’un gamin, accusé sans preuve d’avoir glissé une lame de rasoir dans une friandise.
Fasciné, Anthony fait du Candyman le sujet central de ses toiles — et commence à se transformer, physiquement et mentalement, à mesure qu’il s’enfonce dans la mythologie du lieu. Nia DaCosta élargit ici la figure du Candyman : il n’est plus un individu unique mais une entité collective, incarnation de toutes les victimes noires de la violence blanche institutionnelle. Le film convoque explicitement les violences policières, la gentrification et la mémoire effacée des communautés afro-américaines, dans une mise en scène esthétisée qui recourt notamment à des séquences en théâtre d’ombres pour raconter les origines du mythe.
Fiche technique
- Réalisation : Nia DaCosta
- Scénario : Nia DaCosta, Jordan Peele, Win Rosenfeld, d’après le film de Bernard Rose (1992) et la nouvelle The Forbidden de Clive Barker
- Genre : Horreur surnaturelle, thriller, horreur sociale
- Pays d’origine : États-Unis / Canada
- Langue : Anglais
- Durée : 91 minutes
- Date de sortie : 29 septembre 2021 (France)
- Acteurs principaux : Yahya Abdul-Mateen II (Anthony McCoy), Teyonah Parris (Brianna Cartwright), Colman Domingo (William Burke), Tony Todd (Candyman)
Candyman (1993) vs Candyman (2021)
Le point de continuité le plus évident entre les deux films est leur ancrage commun dans le quartier de Cabrini-Green et la figure de Tony Todd, présent dans les deux opus. Mais c’est là que s’arrête la symétrie.
Bernard Rose opte pour une grammaire visuelle classique, hitchcockienne, où la tension naît de l’ambiguïté : Candyman existe-t-il vraiment ou est-il une projection de la psyché d’Helen ? Nia DaCosta assume au contraire une esthétique ouvertement arty — séquences en ombres chinoises, plans aériens glacés, violence graphique stylisée — au service d’un propos volontairement frontal.
Le film de 1992 aborde le racisme et la ségrégation de manière oblique, en laissant une part d’ambiguïté morale inconfortable. Celui de 2021 fait le choix inverse : les violences policières et la gentrification sont nommées, montrées, dénoncées sans détour, dans un contexte post-George Floyd qui rend le sous-texte du premier film explicitement textuel.
Le film de Rose avait réalisé 25,8 millions de dollars pour un budget de 8 à 9 millions, avec une réception critique mitigée à sa sortie avant d’acquérir un statut de film culte. Celui de DaCosta a engrangé 77,4 millions pour 25 millions de budget, avec une presse majoritairement favorable sur le fond mais divisée sur la forme — plusieurs critiques reprochant un manque de subtilité et une efficacité horrifique moindre.
Là où Rose construisait un monstre tragique et ambigu, DaCosta et Peele font du Candyman un symbole politique déclinable à l’infini — une entité collective plutôt qu’un individu, ce qui enrichit la mythologie tout en en diluant la charge émotionnelle singulière.
FAQ
- Qu’est-ce qu’un remake au cinéma ? Un remake est une nouvelle version d’un film existant, reprenant le concept original pour le réadapter à une époque ou un public différent. Candyman (2021) fonctionne à la fois comme remake et suite directe du Candyman de 1992, prolongeant sa mythologie tout en la réinitialisant.
- Où voir Candyman (1992) et Candyman (2021) en streaming ? Les disponibilités varient selon les plateformes et les périodes. Pour connaître les options de streaming actuelles en France, il est recommandé de consulter JustWatch (justwatch.com), qui recense en temps réel l’ensemble des offres légales.
- Candyman (1992) et Candyman (2021) sont-ils adaptés aux enfants ? Non. Les deux films sont déconseillés aux moins de 12 ans en France, avec des scènes de violence graphique, une atmosphère oppressante et des thématiques adultes — racisme, lynchage, violences policières — qui les destinent clairement à un public averti.
- Faut-il avoir vu Candyman (1992) avant de regarder le remake de 2021 ? Ce n’est pas indispensable, mais fortement conseillé. Le film de DaCosta multiplie les références directes au premier opus et en prolonge la continuité narrative : plusieurs personnages, événements et thématiques du film de 1992 y sont repris, ce qui enrichit considérablement la compréhension du reboot.